E C O - L E A R N

La durabilité de nos entreprises à l’horizon 2030 ne va pas de soi…

 

 Par Patrick d’Humières 

…elle nécessitera des ruptures de gouvernance encore trop sous-estimées.

Patrick d’Humières, enseignant à Sciences Po (Sustainable Business Models), directeur académique des Master Class 21, analyse les enjeux de transformation des entreprises dans leur gouvernance et leur stratégie. Le fondateur d’Eco-Learn souligne l’importance de l’échelle européenne dans l’élaboration d’un modèle d’entreprise durable.

La transformation qui s’accélère au nom de la durabilité des modèles sera profonde et rapide et déterminera l’économie compétitive à partir de 2030. Les entreprises françaises ont vu l’enjeu mais sont peu nombreuses à en tirer les conséquences dans leur gouvernance et leur stratégie et c’est à Bruxelles que s’élabore le cadre collectif porteur d’une « économie responsable ». Nous alertons sur la nécessité de favoriser leur mobilisation et leur engagement dans cette mutation structurante.

La transformation en cours du contexte global est portée par des forces physiques et sociales que l’emprise systémique et l’appropriation sociale rendent inéluctable.

Depuis les années 2000, nous avons expliqué patiemment aux dirigeants d’entreprises français – en prenant souvent le risque d’être un oiseau de mauvaise augure dans un ciel libéral ouvert à tous vents- que la pression sociétale qui s’exerçait sur eux avait deux sources profondes qui ne se tariraient pas : des enjeux géophysiques que les scientifiques n’ont cessé d’objectiver jusqu’à la démonstration implacable du Stockholm Institute sur les limites planétaires et la montée du consensus sur les rapports du GIEC [1], d’une part ; et d’autre part une mutation des générations nouvelles, des jeunes femmes et des catégories diplômées, dans un « nouveau rapport au monde » qui n’attend plus une course à la carrière mais la recherche d’un équilibre de vie, antinomique avec le modèle des multinationales, jugées désormais comme prédatrices et oligarchiques. Ce renversement de situation, à contre-courant de ce qu’ont vécu les baby-boomers, touche tous les pays développés ; mais la caractéristique française est le poids de son élite culturelle, administrative et politique dans les décisions collectives : elle ralentit une appropriation collective tant que le haut ne s’est pas convaincu qu’il en était ainsi. Or, l’élite française sous-estime, voire ne comprend pas, le sens de « la transformation durable » qui aspire notre Société et nos entreprises avec. Elle en craint les implications et n’en voit pas les vraies perspectives. Nous avançons lentement.

« La transformation durable » qui s’affirme mondialement est bien résumée dans les 17 Objectifs du développement durable qui disent pour la première fois de l’histoire comment la planète a intérêt à piloter sa croissance pour concilier la biocapacité naturelle finie, un autre équilibre social qui se cherche et des valeurs communes indispensables au contrat ; ils impriment déjà une feuille de route comportementale aux organisations internationales, aux grands bailleurs de fonds ; c’est aussi le modèle de développement auquel aspirent les communautés engagées, bon nombre d’innovateurs qui disruptent les techniques anciennes et toute une classe moyenne et des talents nombreux qui pensent mieux vivre dans ce système solidaire, sobre et équilibré, que dans l’actuel, jugé fermé, emballé et rentier, qui ne s’intéresse pas vraiment à leur emploi et à leur demande de sens. On n’est qu’au début de ce changement de paradigme qui change la demande, restructure l’offre et va modifier toutes les médiations. Et comme la problématique du climat est le feu qui attise cette dynamique, nul pays, nulle organisation n’y échappera. Là se jouent les nouveaux modèles économiques.

En dépit d’une accélération réelle de la perception des dynamiques de durabilité par les chefs d’entreprises, leur prise en compte stratégique reste lente et très dispersée.

Dès lors que nous n’imposerons rien à la Chine, que les États-Unis prendront leur temps et feront valoir leurs méthodes, la déstabilisation systémique est en marche et c’est à qui deviendra la première économie verte pour répondre aux besoins de dix milliards d’humains à la fin de ce siècle. Au sein d’une Europe où il y a des entreprises pionnières qui ont démarré, pour rester dans la course, la France va voir son économie confrontée à des défis majeurs, déjà bien visibles : un défi de compétitivité sur le terrain de la durabilité, un défi de consensus pour l’accompagner et un défi de bonne gouvernance pour l’animer. Or, sur ces trois dimensions, nous parlons, nous proposons mais nous procrastinons : le privé prend son temps, le public prétend tout faire et la société civile se débrouille…

On n’est qu’au début de ce changement de paradigme qui change la demande, restructure l’offre et va modifier toutes les médiations.

 S’agissant de la compétitivité, rares sont les entreprises qui effectuent en profondeur le toilettage de leur portefeuille, qui acceptent de sortir les activités non durables et  de trouver des accords de transition avec leurs actionnaires, surtout s’ils sont américains ou quatari…Les aides publiques qui prolifèrent pour les start-up, entretiennent  des situations anciennes périmées (cf. Vallourec). On s’en sort en externalisant les chaînes de valeur et en assemblant au mieux, sinon en packageant de la sous traitance asiatique, dans la logique facile du « cost kiling ». Les fameux éco-systèmes solidaires avec les PME locales sont limités et aucun stratège d’entreprise en France ne fait du « patriotisme » sa ligne d’action.

 S’agissant du consensus interne, il est réduit à un rapport de force à court terme ; on a reculé lors de la Loi PACTE sur l’idée d’une co-détermination à la française et même si les accords de performance collective sont une réponse intéressante, ils ne sont encadrés par aucune logique de partage de la valeur ou de retour à bonne fortune. Les effectifs sont une variable et leur ajustement n’est limité par aucune vision de progrès. Entre automatisation, appauvrissement du contrat et mercenariat, les talents ne peuvent plus créer qu’à travers leur initiative propre. L’entreprise internationale dont nous avons besoin s’éloigne de plus en plus du projet collectif motivant et partagé.

 S’agissant enfin des pratiques de bonne gouvernance, elles se prolongent dans l’entre-soi actionnarial à la française, certes féminisé et diversifié un peu plus, mais loin d’intégrer dans la décision les préoccupations de la Société, les objectifs climat incontournables et la quête d’utilité sociale qui sont pourtant induites dans la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux demandée aux Conseils par la Loi PACTE. Les administrateurs ne s’estiment pas en charge de durabilité réelle de leur entreprise mais de profitabilité avant tout.

Les chantiers européens sont une chance pour nous entraîner dans des réformes structurelles que les organisations professionnelles n’assument pas de façon pro-active.

Au vu des agendas collectifs souscrits aujourd’hui, on sait qu’en 2030, les jeux seront faits : notre tissu économique ne sera pas prêt pour compter s’il n’a pas réussi la décarbonation des process et des produits qui s’imposera violemment, s’il ne dispose pas d’une assiette sociale qui aura abandonné le conflictuel au profit du contractuel et d’une appropriation de la nouvelle culture sociétale pour y conformer les démarches du haut en bas de l’entreprise. Nos voisins protestants du nord au sein de l’Union ont moins de difficulté que nous à rentrer dans ce modèle durable car ils tissent avec leurs clients et leurs territoires des nombreux mécanismes d’engagement qui leur semblent normaux.  Les réformes inévitables comme la taxe carbone aux frontières, la transparence des performances extra-financières et la traçabilité de la chaîne de valeur, l’ouverture des Conseils et la circularité des process de production, parmi les nombreux chantiers structurels engagés à Bruxelles, sont des stimulants pour nos entreprises à n’en pas douter, même si leurs organisations font toujours la moue à ce sujet. Il faut espérer que la présidence française de l’Union en 2022 saura les faire aboutir. Nous pouvons compter sur l’intégration européenne plus que sur notre cohérence culturelle interne, pour nous faire changer d’époque ; après celle des Trente Glorieuses et celle de la mondialisation des groupes, nous entrons dans le temps de la durabilité voulue des modèles, faisant nôtre les capacités planétaires, les exigences de justice et les aspirations sociétales des générations nouvelles, angoissées de voir l’avenir plus inquiétant que prometteur. Encore faut-il ne pas manquer trois chances de succès qui conditionnent cette transformation nationale.

Nous entrons dans le temps de la durabilité voulue des modèles, faisant nôtres les capacités planétaires, les exigences de justice et les aspirations sociétales des générations nouvelles, angoissées de voir l’avenir plus inquiétant que prometteur.

 Première condition de réussite de la transformation durable, l’appropriation urgente des compétences qu’elle implique, en connaissance des données systémiques bien sûr, mais aussi des implications stratégiques et managériales apprises il y a longtemps dans les campus américains essentiellement qui appellent désormais une autre relation coopérative avec les territoires, le client, les ONG et les parties prenantes. Il y a un déficit réel de compétence dans les sous-jacents de la durabilité et ses implications dans la gestion des modèles d’affaires, la mesure de la performance globale et les modalités d’une « création de valeur négociée ».

– Deuxième condition de succès, la méthode, toujours la méthode ! Le jeu français qui consiste à laisser l’administration se confronter aux jeux corporatistes pour arbitrer des mauvais compromis doit laisser place à des missions tripartites, associant les entreprises et les pouvoirs publics mais aussi la Société, à travers les partenaires sociaux, les ONG, les expertises, en partant d’une vision commune de l’intérêt général et en recherchant une ambition française… La théorie de la régulation, dont l’objectif est « l’économie du bien commun », est une voie incontournable pour faire rentrer les marchés dans les équilibres durables au sens des ODD [2]. À voir comment est gérée l’évolution de la mesure extra-financère, faisant suite à vingt ans de guerrilla inutile sur le reporting rse, démontre une incapacité stratégique collective qui fait aujourd’hui le beau jeu des investisseurs américains.

– Troisième condition de réussite, la projection d’un modèle d’entreprise durable à proposer en Europe, pour fédérer les réformes accumulées et dépasser un système qui ne sait plus s’il est administré ou actionnarial et qui ne parvient pas à imposer « la performance globale ». L’Union Européenne doit s’émanciper clairement du modèle actionnarial et nouer avec la société civile un contrat autour des trois dimensions, économiques, sociétales et environnementales de l’entreprise, appelant un cadre juridique novateur et ouvert, mais aussi une gestion collective des impacts positifs et négatifs ; le Green Deal est l’occasion inespérée de relier investissement public à long terme et entreprise durable européenne.

Quand on voit la légèreté avec laquelle ont été exécuté quelques démarches dites de « raison d’être », incitées par la loi PACTE, sur lesquelles beaucoup de dirigeants ont exprimé un intérêt pour la dimension communicante du dossier mais se sont gardés d’en tirer des exigences pour eux-mêmes, on doit s’inquiéter de la façon limitée avec laquelle ils anticipent les évolutions, alors même qu’il faut oser des ruptures et proposer un passage de la performance économique vers la performance globale.

En France, le business n’a pas encore choisi clairement son camp en faveur d’une « entreprise durable ».

Mais sans une dynamique politique qui porte une volonté d’encourager et de réguler une « économie responsable », en début de gestation au travers des nouveaux cadres européens qui se discutent, la communauté des affaires se sentira toujours solidaire et inspirée par le cadre néo-libéral qui domine la mondialisation actuelle et qui génère les externalités critiquées par les populations. C’est particulièrement vrai en Francele business n’a pas encore choisi clairement son camp en faveur d’une « entreprise durable » et en tire toutes les conséquences dans la gouvernance. Rien n’empêche les dirigeants de sauter le pas ; tout justifie au contraire qu’ils le fassent vite mais les inerties culturelles et les solidarités financières actuelles freinent cette émancipation…

Le risque collectif serait d’aller de réformettes en réformes subies et ne pas saisir l’espérance que constitue vraiment un monde durable pour nos contemporains qui veulent un rapport différent de l’économie à la nature, au progrès, aux autres, bref au modèle de valeur de la démocratie européenne, celui-là même qui va être au cœur de notre géopolitique pour les années à venir. Un autre modèle de gouvernance, de gestion et de valorisation de l’entreprise est prêt à porter cette transformation, en entraînant le plus grand nombre de parties concernées, si nous nous mettons au travail sur des bases nouvelles, cohérentes avec le monde nouveau qui émerge.

 

[1] GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[2] ODD : Les 17 Objectifs de Développement Durable – définis par l’ONU – donnent la marche à suivre pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous.

 

Consulter l’intégralité de cet article sur le site de Sociétal.

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