E C O - L E A R N

Le billet de la semaine

NOUVELLES DU FRONT DANS “LES RAPPORTS ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ”

 Par Patrick d’Humières

IL N’Y A PAS QUE DES CYGNES NOIRS DANS LE CIEL… NE VOYEZ-VOUS PAS AUSSI LES CYGNES VERTS ?

Il y a un an, John Elkington publiait un passionnant essai sur l’émergence de « cygnes verts » à l’horizon, évoquant l’avènement accéléré d’une économie plus durable qui allait régler son compte à « l’économie brune » porteuse de cygnes noirs qu’on voit venir inéluctablement, comme le changement climatique et l’instabilité sociale. Mais l’automne 2020 semble à l’inverse de ce qu’imaginait ce pionnier de la RSE, revigoré par l’Accord de Paris, la montée des ODD et l’affirmation sérieuse d’une finance plus « durable ». Aujourd’hui, la planète – moins la Chine !! – se calfeutre et s’isole au nom de la santé des générations âgées, misant tout sur le progrès médical. 

 

L’épidémie n’a pas seulement des effets dépressifs et plus que récessifs ; elle brouille toutes les perspectives et programmations engagées pour transformer nos comportements obsolètes. Sa durée et son intensité obligent désormais à penser le monde à l’inverse de l’illusion de progrès continu qui nous a gouverné jusqu’ici et dont les générations nouvelles, les plus concernées, commencent à tirer les leçons en se jetant à corps perdus dans les activités d’intérêt collectif pour les uns ou le repli désabusé pour les autres. Il faut dire que les soubresauts géopolitiques, les pulsions illibérales et même fanatiques, ajoutent à la perte de repères qui est notre plus grand risque.  

 

Mais on peut tenter d’échapper à cette perte de repères menaçante en ordonnant quelques phénomènes récents qui rappellent que les vents ne soufflent jamais du même côté dans la fournaise et que le tragique ne dure que le temps que nous accordons à la fatalité. Il y a aussi des vents porteurs qui soufflent, dont le plus motivant est celui qui assimile enfin l’économie durable à une croissance humaine qualitative, plus seulement contrainte ou régressive. Une fois qu’on a critiqué (à juste titre) les méthodes d’implantation des éoliennes et les taxes carbone mal ciblées, reste que « les cygnes verts » volent haut dans le ciel.

La durée et l’intensité de la pandémie obligent à penser le monde à l’inverse de  l’illusion de progrès continu qui nous a gouverné jusqu’ici.

Le Japon ne vient-il pas d’annoncer une orientation majeure en faveur de la neutralité climatique, ne serait-ce que pour ne pas rester éloigné des gigantesques transferts d’investissements qui glissent vers les ENR ? Joe Biden a pris un engagement non moins important, pour ne plus accorder de subventions fédérales aux énergies fossiles. On dit même que les banques américaines se préparent à verdir leurs investissements, pouvant dépasser rapidement ceux des banques européennes dont une Étude d’Oxfam, mais aussi les régulateurs financiers, fustigent la vitesse insuffisante.

 

 

 

De fait, on est surpris de lire dans l’index annuel Global Green Finance que les places financières ayant l’offre verte la plus large étaient après Amsterdam, Zurich, Copenhague et Londres, devant Luxembourg, San Francisco, loin devant Paris, 8° seulement. La finance pure met les voiles. « La macro-économie verte » est aussi à l’œuvre de façon irréversible, Covid ou pas ; les questions de santé vont remonter au rang des préoccupations premières d’une société mondiale âgée qui n’a pas décidé d’abdiquer. La protection des populations précaires, le besoin de mécanismes de transferts sociaux et de prévoyance élargie à tous les risques nouveaux, les péréquations entre riches et pauvres, deviennent les ressorts d’une économie qui sent venir d’autres pandémies possibles et des secousses sociales, dont on sait que le coût d’inaction va bien au-delà des coûts d’action, lesquels n’effraient même plus les banquiers centraux. Tant que les monnaies tiennent, on tiendra !

 

On peut même ajouter à cette confiance contre-intuitive quelques signaux réconfortants comme l’annonce d’une mise en marché par Arcelor Mittal d’un acier vert capable de réduire notablement ses impacts, l’engagement clair des Principes pour L’investissement Responsable (PRI) en faveur des droits humains, le chantier sur les taxes carbone aux frontières engagé par Bruxelles (rapport Jadot) qui s’ajoute au non moins important chantier mis en consultation sur « la gouvernance durable » (rapport Durand), à l’audacieuse décision du Crédit Mutuel, 5° acteur français, de se définir comme « Banque à mission » et à la détermination de l’OCDE de faire avancer pour de bon l’équité fiscale dans l’industrie numérique. 

 

Le retournement de cycle historique qui s’engage est une incroyable occasion à « désirer le durable, en sortant par le haut de cette hubris des affaires et de cette mauvais gouvernance collective ».

A la question que pose dans son livre Bertrand Badré « Voulons nous (sérieusement) changer le monde ? », on peut donc être tenté de répondre positivement, sans être accusé de naïveté, car d’autres économistes comme Dominique Meda, Jean Pisani-Ferry, invitent (cf. Le Monde) l’une à remettre l’écologie dans la pensée économique, à faire preuve de pratiques de sobriété, d’intelligence collective et de coopération et l’autre à inventer « l’écolo-productivisme », considérant que « la croissance n’est pas l’adversaire mais l’alliée de la transition écologique ». Le verdissement de la politique agricole commune décidé à Bruxelles dans un climat final plus consensuel qu’on ne l’imaginait, démontre que la prise de conscience vitale des enjeux conduit à repenser nos politiques publiques.

 

Le retournement de cycle historique qui s’engage est une incroyable occasion à « désirer le durable », en sortant par le haut de cette hubris des affaires et de cette mauvaise gouvernance collective passée qui nous coûtent cher aujourd’hui ; « nos principes politiques sont plus importants que les affaires », n’est-ce pas ce qu’a dit le Président du Medef à propos de la liberté d’expression ? Dont acte. Au nom de la santé, on remet la boussole vers l’essentiel…

 

 


Pdh
Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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