E C O - L E A R N

 

Le billet de la semaine

NOUVELLES DU FRONT DANS “LES RAPPORTS ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ”

 Par Patrick d’Humières

LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION, SEULE RÉPONSE COLLECTIVE À NOS ANGOISSES DE RENTRÉE ?

Dans nos analyses mensuelles de « l’actualité durable», vue du côté entreprises – et citoyen – nous nous efforçons de distinguer les initiatives les plus pertinentes au mois le mois, des grands courants de fond qui réorientent la marche de nos économies et de nos sociétés. La recherche d’une « durabilité » des comportements, de la part des Etats et des grandes firmes, c’est-à-dire leur compatibilité avec l’équilibre planétaire viable humainement, vu par les scientifiques, devient obsessionnel, tant nous avons laissé se dégrader notre contexte naturel et social. Qu’en est-il en cette rentrée ?

Certains professionnels RSE sont tentés de dire que les efforts engagés ici et là sont des gages d’une transformation qui avance… On peut en douter, si on met les trajectoires face aux échéanciers En fait, le monde s’installe dans l’angoisse à l’occasion d’une épidémie mondiale aussi brutale qu’inattendue, qui légitime la précaution tant bien que mal ! Les mauvaises gouvernances le payent très cher. Ceci vaut mieux que le déni mais ne constitue pas une stratégie positive coordonnée car le courant de fond est le retour des Etats qui entraîne celui des monnaies d’Etat, des politiques d’Etat et des « entreprises d’Etat »… sauf peut-être en Europe où se dessine une « autre vision collective ».
 
De fait, certaines initiatives récentes de grands groupes démontrent un léger cheminement. Le secteur extractif calfeutré jusqu’ici dans son opacité commence à se préoccuper de son avenir : Glencore se mobilise (enfin !) sur le cobalt en RDC et BHP tire les leçons de son comportement en Australie pour avoir détruit des sites aborigènes. Il faut dire que la dévalorisation des réserves « fossiles » n’est plus anecdotique, que la vague antiplastique semble irréversible (cf. revue Science), et que l’engagement actionnarial rentre dans les plus grandes sociétés de gestion (cf. BlackRock). La compétition financière se déplace clairement sur l’ESG, les fonds de transition et la décarbonation des actifs (cf. Rapport Holroyd). Ce sont là des signaux qui s’accumulent.
 

S’il y a un mouvement de fond à décoder, c’est celui qui pousse l’UE à se désolidariser, enfin, du modèle néo-libéral.


Mais s’il y avait un mouvement de fond à décoder, c’est celui qui pousse l’UE à se désolidariser, enfin, du modèle néo-libéral : l’UE tient bon dans sa croisade fiscale, améliore la transparence des comptes (directive Disclosure), affirme son analyse de matérialité, engage la standardisation extra-financière (cf. position de l’ESMA), installe le devoir de vigilance et sa taxonomie structurante que la Présidence allemande porte pleinement. Le vent du Green Deal souffle de plus en plus fort.  A tel point que la nomination, historique, d’un(e) Secrétaire d’Etat à l’économie responsable auprès du Ministre français de l’Economie et des Finances, choisie pour son expertise du sujet, se traduit par une mise en avant de cet agenda européen et la nomination d’un Directeur de Cabinet venant de la Commission. Rendez-vous est pris avec la présidence française début 2022 pour voir si nous irons jusqu’à poser les fondements d’un « capitalisme parties prenantes », dans une zone du monde qui reste la seule à s’y intéresser…

Mais l’UE ne doit pas se bercer d’illusions : elle a inventé l’automobile mais ce sont les Etats-Unis qui ont ouvert la voie du véhicule électrique avec Tesla ; le développement durable sans la technologie qui va avec est voué à gérer les plans sociaux, pas les mutations de modèles ! D’où la nécessité de dépasser la réponse de précaution face aux risques systémiques, à travers des démarches puissantes d’invention collective, comme on veut le faire sur les batteries, la motorisation des avions, les ENR, Galileo et les vaccins… On aimerait que les chroniques estivales volontaristes du Commissaire Breton débouchent sur ces réalisations déterminantes. En attendant, comment va-t-on gérer la 5G de façon à la fois innovante, compétitive et durable ? Et ne pas nous perdre dans un débat d’opinions manichéen !

Le défi du développement durable n’est plus un sujet de management mais de gouvernance ; de réputation mais de contrat avec les parties prenantes ; de normes mais de garantie !

Il faudra pour cela ouvrir une voie nouvelle dans la relation entre les entreprises et les Etats, qui concilie la responsabilité du privé avec le cadre des intérêts publics, qui demande aux grandes firmes de jouer le jeu des « communs » et aux gouvernements, mais surtout aux organisations internationales et indépendantes, de nous garantir qu’elles le font bien. Sur ce plan, l’affaire Huawei est une rupture considérable dans l’histoire industrielle récente caractérisée par une confiance croissante accordée aux pionniers technologiques, auxquels on a grand ouvert les frontières et les marchés moyennant un respect minimum des lois locales. Notre prospérité récente a été bâtie sur cette confiance. On a fait « le plan calcul » avec IBM qui faisait tout à l’époque pour défendre une certaine morale de marché… Et voilà qu’on ne peut plus accorder cette confiance à des entreprises, soit parce qu’elles ne sont que l’instrument de leur Etat d’origine (modèle Huawei), soit parce qu’elles n’ont pas de gouvernance assez responsable par elles-mêmes (modèle Facebook). Les leaders n’ont pas tiré les leçons « démocratiques » de la mondialisation et sont rattrapés aujourd’hui par une géopolitique primaire qui les fait revenir au temps des comptoirs et des « majors » coloniaux.  Est-ce que Orange saura s’imposer en Afrique sans être le bras séculier de la France et Total devenir un électricien universel sans sembler inféodé aux monarchies pétrolières ? Qui L’Oréal sert-il aujourd’hui, au-delà d’un conseil d’administration qui semble libre, compétent et intègre, assurant à ses milliards de consommateurs qu’il ne les trompe pas ? Questions très sérieuses qui sont liées à la crédibilité de leur engagement durable au niveau le plus élevé. 
 
Le défi du développement durable qui se précise est beaucoup plus complexe que celui de la RSE de ces dernières années pour les entreprises car ce n’est plus un sujet de management mais de gouvernance ; ce n’est plus un sujet de réputation mais de contrat avec les parties prenantes, ce n’est plus un sujet de normes mais de garantie ; le consommateur en deviendra le premier arbitre et puis l’actionnaire et puis le salarié et le citoyen ! Le rejet de Huawei est le premier chapitre d’un nouveau livre qui va s’écrire entre les entreprises et leurs parties prenantes pour savoir si on peut vraiment remettre l’avenir de nos Sociétés en des mains faussement privées ou réellement indépendantes… Le capitalisme privé, défié par le capitalisme d’Etat, doit regagner une nouvelle légitimité « en Société ». Rebecca Henderson (Harvard) qui alimente le débat américain engagé sur le sujet, vient de nous proposer quelques pistes à cet égard auxquelles nous renvoyons dans « Reimagining capitalism in a world on fire». Bonne rentrée !


Pdh

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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