E C O - L E A R N

« La gouvernance de nos entreprises reste coupée des analyses de risques à plus d’un an »

 Par Patrick d’Humières

Dans une tribune parue jeudi 25 juin 2020 dans les colonnes du journal Le Monde, le président et fondateur d’Eco-Learn, Patrick d’Humières, plaide pour un partage négocié de la valeur des entreprises au-delà de la seule rémunération des investisseurs, afin de renforcer leur résilience à long-terme. 

Les économistes ne cessent de nous alerter : si on veut retrouver les rendements d’avant pour compenser rapidement les pertes accumulées par le capital pendant la crise, les tensions sociales, mais aussi le retour de la demande et la capacité d’investissement des entreprises poseront problème.

Le monde n’a cessé de désinvestir sur les biens communs depuis trente ans, dans la santé, l’éducation, l’environnement ; on a préféré des choix en faveur de besoins superficiels, de gaspillages et d’une surrémunération de quelques-uns. Exemple : l’industrie du tabac réalise une performance de 25 % avant impôt, sur le dos des assurances sociales.

Incurie

Ces transferts excessifs ont laissé croire à beaucoup de managers et de rentiers que leur revenu était légitime, alors qu’ils n’ont jamais procédé d’un débat ni d’une clarification aux bons niveaux ; ils reflètent l’étroitesse des modes de gouvernance de nos entreprises, très coupées des analyses de risques systémiques à plus d’un an.

Comme on vient de le vivre de façon prémonitoire, on sait pourtant que c’est la gestion plus ou moins réussie de ces risques systémiques – climat, biodiversité, ressources, déchets, inégalités, infrastructures, etc., c’est-à-dire les… dix-sept cibles des objectifs du développement durable des Nations unies – qui va dicter notre capacité à répondre aux besoins des générations qui viennent dans le contexte planétaire chaotique.

Si nous ne finançons ni ne régulons pas mieux ces enjeux au sein même du processus économique, et non en le réparant a posteriori, la planète sera à nouveau piégée par son incurie.

Mieux vaut dire la vérité : non seulement, les fonds et les actionnaires devront attendre longtemps un retour à bonne fortune, mais encore celui-ci n’est pas souhaitable. Nous ferions donc mieux de tirer parti de cette situation pour passer d’une rémunération du capital imposée par les investisseurs à une rémunération négociée avec eux.

Certes, personne ne peut décréter les bons ratios. C’est tout l’enjeu de la fameuse « valeur partagée » proposée par Michael Porter [professeur d’économie de l’université d’Harvard] il y a dix ans pour recommander aux entreprises de s’adresser aux besoins non satisfaits de la société civile. Mais le concept a plus conforté des oligopoles qu’il n’a organisé des péréquations entre le Nord et le Sud, les nantis et les autres.

C’est la gestion plus ou moins réussie de ces risques systémiques – climat, biodiversité, ressources, déchets, inégalités, etc. – qui va dicter notre capacité à répondre aux besoins des générations qui viennent dans le contexte planétaire chaotique.

Résilience contre points de rendement

En fait, la juste allocation de valeur ne procède pas d’un taux théorique mais d’une discussion au sein des instances de la gouvernance d’entreprise, pour prendre en compte les attentes globales dans le cadre d’une relation transparente avec toutes les parties prenantes. Sinon, les recommandations de la loi Pacte [Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises, 2019] sur l’intérêt social de l’entreprise, comme les déclarations de « raison d’être » de certaines d’entre elles, resteront des artifices qui augmentent la défiance au lieu de favoriser les transformations que les ONG proposent de longue date et que les fonds de finance responsable recommandent désormais.

Il s’agit d’échanger de la résilience contre des points de rendement, l’inverse ne fonctionnant plus, comme l’a expliqué le président de Total en avertissant pour la première fois sur la fragilité de son modèle actuel, mis en risque par l’agenda mondial contre le climat (Patrick Pouyanné : « La question de la pérennité des compagnies pétrolières est posée », propos recueillis par Philippe Escande, Audrey Garric, Jean-Michel Bezat et Nabil Wakim, Le Monde du 4 juin). Ou encore le président de Danone qui propose à ses actionnaires d’investir significativement dans la durabilité du modèle d’affaire, tout en maintenant les dividendes, pour rentrer dans un cycle de progrès collectif vertueux.

Ce rééquilibrage des rendements doit marquer le passage d’un système à l’autre, si l’on ne veut pas que la déstabilisation planétaire croissante ajoute à la paupérisation des plus faibles, au rejet des plus favorisés et à une judiciarisation intenable pour le système économique. La durabilité n’est plus une option pour l’économie de marché.

Les gouvernances d’entreprise ne l’ont pas encore intégré car il leur manque un maillon « épistémologique » : la stratégie doit s’élaborer en société. Le temps est venu de faire le choix d’une alliance entreprise-société-Etat en remplacement de la confrontation actuelle entre entreprises et société, plus ou moins arbitrée par l’Etat en fonction de la perméabilité des pouvoirs.

La Banque postale, Carrefour, Solvay…

Certains groupes avancent, comme La Banque postale, qui gère tous ses actifs en finance responsable, Carrefour, qui accueille les produits rémunérant mieux les producteurs, Solvay, qui nettoie son portefeuille avec la chimie verte, ou L’Oréal, qui passe tous ses produits au scanner de leur compatibilité planétaire.

Mais on n’est pas encore entré dans la gouvernance durable, celle qui devrait examiner les équilibres souhaitables de la valeur dans le cadre d’un projet partagé à moyen terme avec les parties prenantes. Ce concept n’est pas monté au dernier étage des tours. Alors que les entreprises n’hésitent pas à imposer le « juste besoin d’effectifs », à rechercher la moindre contribution fiscale, elles n’en sont pas encore à proposer « un juste profit » qui permet une transformation durable sur le temps long, en le négociant avec les investisseurs engagés, à l’issue d’un échange ouvert à tous les autres acteurs concernés.

Les sommes croissantes collectées par la finance responsable, sous l’impulsion de la classification européenne des activités dites « durables », s’avère un levier déterminant. On est en train de passer un cap normatif que le « Green Deal » de la Commission européenne va accélérer, au profit des bons modèles d’affaire. En attendant de rêver à un compartiment de la Bourse réservé aux entreprises qui, en contrepartie de moins de liquidité du titre, s’engageraient sur une rémunération moyenne « juste », issue d’un dialogue ouvert.

Ce modèle avait d’ailleurs été formalisé sous l’appellation « planet, profit, people » par Shell, à l’issue de son boycott en Allemagne et au Royaume-Uni, il y a trente ans, en raison de son projet de couler une plate-forme pétrolière désaffectée en mer du Nord. Mais la firme n’a jamais osé l’appliquer, face aux fonds de pension. Lesquels découvrent aujourd’hui que les retraites de demain ont besoin de placements vraiment durables.

Consulter cette tribune sur le site du Monde.

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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