E C O - L E A R N

 

Le billet de la semaine

NOUVELLES DU FRONT DANS “LES RAPPORTS ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ”

 Par Patrick d’Humières

CROISSANCE OU DURABILITÉ, DEMANDEZ LE PROGRAMME !

Le débat fait rage entre économistes ! Sorte de nouvelle querelle copernicienne, la profondeur du vert dans la reconstruction de nos économies oppose les esprits : il y a ceux qui ne pensent pas souhaitable d’allouer trop de ressources publiques à des investissements dans des secteurs immatures, à faible productivité et peu créateurs d’emplois au total – comme le sont beaucoup d’innovations vertes ; ils en appellent à l’urgence sociale pour retrouver au plus vite le taux de croissance d’antan. Et il y a ceux qui veulent à tout prix nettoyer les subventions aux énergies d’hier, aux comportements prédateurs et polluants et qui pensent que le moment est venu de passer du confinement à « la vie sobre » pour engager « la transition » à travers « la nouvelle économie du vivant » selon l’expression de Jacques Attali.

Ce débat est déterminant, pour la génération qui vient et pour donner du sens à la relance d’aujourd’hui. Il est nourri par les propositions d’un échantillon de citoyens, consulté sur les voies de la transition, qui préconisent de ralentir sur les autoroutes, de ne plus communiquer pour les produits polluants et de taxer tout ce qui freine la lutte contre le réchauffement mais aussi les dividendes des entreprises. « L’écologisation » du système qui est notre affaire pourrait bien mériter un référendum car on voit bien qu’il est d’abord un choix de société. Entre contrainte et aspiration….

De fait, on se rappellera que l’économie en soi n’existe pas : seule existe l’économie politique ! Deux questions sont donc sur la table : l’une est quasi anthropologique, c’est celle du mode de vie de chacun d’entre nous avec la sous-question « qui est légitime pour m’imposer la sobriété » ? L’autre est macro-économique, c’est celle du taux de rendement du capital dans un temps donné, qui ne peut plus rapporter comme avant si on veut s’orienter vers les activités classifiées durables par l’Europe, améliorer les salaires, aller vers le revenu universel et rémunérer plus les biens publics ; et là aussi, qui en décidera ? Les risques du marché ou la régulation autoritaire ?

Dans ce débat majeur, les entreprises sont en train de commettre une erreur stratégique : si la plupart bougent par petites touches, très rares sont celles qui à l’issue d’un débat de gouvernance, choisissent de tendre vers un modèle durable, idéal, mais aujourd’hui formalisé et encouragé par le Green Deal européen. Elles n’ont pas pris la mesure que « la Société devait être leur raison d’être ».

Dans ce débat majeur, les entreprises sont en train de commettre une erreur stratégique : elles n’ont pas pris la mesure que « la Société devait être leur raison d’être ».

Passer au modèle durable s’avère être à la fois le défi qu’on ne peut plus différer longtemps, mais aussi socialement dangereux à court terme ! D’autant que la mutation se joue en économie ouverte : personne n’imagine arrêter d’importer via Amazon ou de payer plus cher les smartphones qu’on ne sait pas produire ! Dans un contexte marqué par le refus américain de taxer les GAFAM, de relancer l’OMC et de favoriser l’Accord de Paris, d’une Chine qui convient qu’elle n’est pas « une économie de marché », sans parler de toutes les tricheries internationales, de la corruption d’Etat au dumping organisé, les appels à la vertu des Européens ne sont-ils pas dérisoires et contre-productifs ? Faute d’accords internationaux équitables, la transformation du modèle, voire au moins sa transition d’ici 2030, peut-elle se faire réellement ?

Passer au modèle durable, comme nos intérêts et nos valeurs européennes nous y invitent, s’avère donc une vraie problématique interne et externe pour nos sociétés qui sont loin d’avoir pris la mesure de ses implications individuelles et collectives. Côté citoyen, c’est au jeu démocratique de faire en sorte que le consommateur, qui est aussi épargnant et contribuable, exerce sa cohérence pour de bon. Mais côté entreprise, à qui la Gouvernance doit-elle rendre des comptes sur son choix de modèle de création et de répartition de la valeur ? Dans le cadre de la liberté du commerce et de l’industrie défendue par nos lois constitutionnelles et comme l’a rappelé la Loi Pacte, le Board reste souverain en la matière. Certes, de plus en plus de représentants de la sphère actionnariale, comme le WEF (Davos) appellent à « un capitalisme des parties prenantes » dont la finalité sociétale doit équilibrer la fonction lucrative de l’entreprise ; mais pour l’instant on ne voit que des actions à la marge et des intentions affichées ! Et pas encore de métrique reconnue !

Ce dilemme entre l’entrée dans la durabilité des modèles et la sortie de la « croissance as usual » ne serait-il pas d’abord une affaire de méthode ? Le monde développé a beaucoup à y perdre s’il ne sait pas le gérer démocratiquement (cf. Rodik). La crise sanitaire nous a ouvert les yeux sur le fait qu’on ne peut affronter nos grands défis collectifs qu’en combinant l’engagement individuel et le pilotage public, d’une façon lucide, contrôlée, volontariste mais fondamentalement choisie.

De ce fait, la gouvernance européenne, allemande en tête, mais aussi italienne et française, voire scandinave, offre un modèle meilleur que d’autres, sur lequel on peut s’appuyer pour s’engager dans la transformation durable de l’économie. Il consiste à prolonger dans le jeu productif la théorie du contrat social à laquelle nous devons notre culture démocratique, pour fonder un contrat économique avec toutes les parties prenantes, seule source de légitimité de l’entreprise durable. Faute de quoi, le passage ne se fera pas sans conflit, du management ancien, pro-actionnarial pour l’essentiel, au management responsable, capable de régler les trois enjeux de durabilité que sont la rénovation de l’offre, la relation à l’écosystème et l’engagement de la gouvernance.

Tirant les leçons de la crise, le président de L’Oréal affirme que son entreprise en sort plus forte car elle a renforcé son lien avec sa chaîne de valeur, développé le contact (numérique) avec ses clients et pris conscience un peu plus de sa responsabilité et de son utilité collective. Dont acte.

Citoyens et entrepreneurs ont besoin que l’action publique crée les conditions géopolitiques qui donneront leurs chances de réussite aux nouveaux comportements en faveur de cet « idéal durable ».

C’est bien aux dirigeants d’entreprise de ne pas passer à côté de cette mutation, comme c’est aux citoyens de prendre la mesure des nouvelles cohérences qui s’imposent à eux. Mais citoyens et entrepreneurs ont besoin aussi que l’action publique crée les conditions géopolitiques qui donneront leurs chances de réussite aux nouveaux comportements en faveur de cet « idéal durable » qui doit inspirer nos modèles économiques et privés pour sortir de la seule valeur financière des actifs.

C’est bien sur ce terrain du « capitalisme parties prenantes » qu’il faut engager sans tarder la transformation de l’entreprise, en adoptant cette vision durable (sociale, environnementale et sociétale) dans la chaîne de décision entrepreneuriale (cf. Rapport MR 21 « Repenser les relations parties prenantes ») et en prenant enfin l’initiative de co-construire avec les pouvoirs publics les nouvelles règles de l’économie de marché responsable, plutôt que de mobiliser les organisations professionnelles dans des stratégies de retardement qui n’en finissent pas.

Cette alliance géopolitique souhaitable entre le business et les acteurs de changement est une autre façon de gouverner. Les coalitions public-privé qui s’affirment dans l’enjeu climatique et la défense de la forêt, dans la lutte pour les droits humains aussi, démontrent un début de prise conscience politique en ce sens. L’alliance délibérée avec la Société est le seul avenir sérieux d’une RSE qui piétine, car il ne suffit pas d’être « contributif » pour régler les problèmes du monde : contribution n’est pas transformation !

Planifier « la durabilité de sa stratégie » dans le sens des ODD, contractualiser avec ses parties prenantes et d’abord répondre aux attentes d’une finance responsable qui s’affirme (cf. Euronext), sont des voies constructives que propose « le modèle d’entreprise durable européenne », qui se dessine à travers les nombreuses initiatives que prend la Commission Européenne (cf. taxonomie, finance durable, TCFD…). . En agissant à la fois de bas en haut via les citoyens et de haut en bas via les gouvernances, on pourra éviter peut-être de glisser vers le chaos probable. Le Président de Total ne reconnaissait-il pas récemment que son groupe pouvait être « cornérisé », si les consommateurs s’allient aux actionnaires et aux acteurs publics pour le priver de perspectives d’avenir. Rien ne sert donc d’attendre : la durabilité est le seul avenir de la croissance. Voilà un programme tout prêt pour se « réinventer ».

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

No Comments

Leave a Comment