E C O - L E A R N

 

 

Le billet de la semaine

NOUVELLES DU FRONT DANS “LES RAPPORTS ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ”

 Par Patrick d’Humières

QUAND LA MINISTRE DIT CHICHE AUX INDUSTRIELS !

Ou pourquoi la crise change tout le rapport public-privé…

Le retour de balle de la ministre de l’environnement aux cent patrons qui avaient signé l’appel pour une relance écologique en dit long sur le renversement de situation que nous vivons. Elisabeth Borne n’a pas hésité à répondre sèchement aux déclarations d’intention des dirigeants : que ne faites-vous ce que vous dites, parlons-en concrètement, leur écrit-elle ! Après avoir fait la part belle aux démarches volontaires, l’Etat reprend la main, comme on le voit sur le texte économie circulaire et dans les prêts aux entreprises, fort de sa position nouvelle de sauveur d’une économie à l’arrêt pour cause de pandémie.

Jusqu’à cette crise, la politique industrielle était un gros mot. Depuis trente ans, l’Etat s’est contenté de jouer les ambulances, laissant les acteurs de marché décider de ce qu’il faut produire et comment. Il y a belle lurette qu’on ne fait plus de plans à long terme, qu’on délègue les stratégies à Mac Kinsey et qu’on se garde de donner des leçons aux grands groupes, fussent-ils publics, sur leurs choix d’investissements, de localisation, et d’offres, sans considération d’aucun paramètre d’intérêt public, ni tenir compte d’aucune partie prenante. La rationalisation des modes de production et de répartition de la valeur reposait sur une doctrine mythique, prêchant l’inéluctabilité des rendements immédiats et vantant les mantras de la surconsommation, comme si la seule économie sérieuse était celle des fonds. C’est eux qui ont fixé les règles.

Et patatrac, la faute au virus, place à l’intervention publique pour repartir après une sortie de route que personne n’avait vu venir mais que beaucoup de monde prédisait au nom des bulles, des comportements irrationnels et des excès de certains – qu’on se rappelle la voiture d’Elon Musk mise en orbite en début d’année ! Alors que les scientifiques ont accumulé les alertes sur l’état de la planète et que les ONG révèlent les fractures sociales béantes. On se retrouve avec un plan Marshall national à hauteur de 10% du PIB français, garanti rubis sur l’ongle par l’Euro, pour remettre les usines en route, redonner goût d’acheter une voiture et de voyager… en France. Le scénario donne plus que de l’assurance aux pouvoirs publics : il inverse les repères. Le privé doit faire désormais avec l’alliance Société plus l’Etat qui modifie totalement le tête-à-tête consanguin Etat-Entreprises qui a prévalu jusqu’ici.

Face au virus, place à l’intervention publique pour repartir après une sortie de route […] Le privé doit faire désormais avec l’alliance Société plus l’Etat.

C’est encore plus vrai au niveau européen où l’argent du Green Deal ne laisse plus le choix aux libéraux dont le procès ne fait que commencer pour déni des enjeux collectifs. Prenons l’exemple de l’Assurance : elle en est conduite à relire ses contrats pour savoir ce qu’elle doit faire avec ses clients en faillite ; il lui faudra payer ou inventer de nouvelles gestions de risques. Et quand c’est une ONG comme The Shift Project qui repense les politiques sectorielles d’avenir, lorsque près de 200 000 personnes redessinent en huit jours leur futur souhaitable à la demande du WWF, quand l’industrie de la mode reconnaît que quatre fashion weeks par an pour habiller la jet set est un non-sens, et quand nos universités découvrent que les étudiants des classes moyennes émergentes préfèrent les « campus tout numérique » aux séjours coûteux dans des pays inhospitaliers, pour ne pas parler de la demande de culture et d’air pur qui conduit les jeunes, pas seulement scandinaves, à préférer leur campagne au bronzage statique en Thaïlande, c’est bien que le rapport au monde a changé. Tant pis pour Houellebecq : l’utopie remplace la dérision ; il était temps !

Pour l’instant, peu d’entreprises incarnent ce nouveau rapport au monde ; « l’Act for Good » de Carrefour est une transformation qui retient l’attention, comme les stratégies BOP d’Essilor ou le changement de modèle d’ Ørsted. En attendant que d’autres groupes comprennent que leur « raison d’être » est « en Société » et non « en Bourse », c’est l’Etat qui porte ce changement copernicien, en tout cas dans le contexte européen qui veut donner sa chance à un modèle politique démocratique, partout ailleurs en régression. Mais il y manque encore son « modèle d’entreprise » ! Il avance par petites touches avec la réforme du reporting, l’annonce sur le devoir de vigilance, la directive économie circulaire et la nécessaire taxe carbone aux frontières en discussion.

Signal intéressant à ce sujet : après avoir combattu la loi Pacte et avoir voulu son retrait, le Medef publie son mode d’emploi et vante le nouvel engagement demandé par la loi aux gouvernances d’entreprise. Mea culpa ou conversion ? Malheureusement, aucune référence n’est faite aux enjeux du climat, des inégalités, des dérégulations et des impacts qui justifient ce texte. Comme si « la RSE » était un exercice esthétique, « qui fait bien », et qu’il faut suivre faute d’en comprendre le sens stratégique, impliquant des décisions exigeantes sur la rénovation des offres et des activités. C’est ce qu’a voulu signifier la ministre en disant « chiche aux entreprises » : ne ratons pas cette occasion forcée de traiter les problèmes qui sont là, préoccupants et lourds de risques. On ne se répétera jamais assez la phrase de Pascal : « il n’est de certain que ce qu’on ne veut pas voir » !

Nous avons mis en débat avec des acteurs engagés en France et en Europe, dont la communauté des Managers Responsables (MR21) une « modélisation d’un fonctionnement durable de l’entreprise ». Consultez le rapport de proposition « pour une entreprise européenne durable » mis en débat par Eco-Learn en vue de porter une initiative des acteurs engagés en faveur d’une transformation durable des modèles d’entreprises.

 

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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