E C O - L E A R N

 

 

Le billet de la semaine

NOUVELLES DU FRONT DANS “LES RAPPORTS ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ”

Par Patrick d’Humières

LES ENTREPRISES VONT-ELLES PASSER À CÔTÉ DE LEUR « RAISON D’ÊTRE » ? 

Plus « les raisons d’être » sont publiées par les entreprises et plus les observateurs s’interrogent sur leurs pertinences : c’est EDF qui affirme son projet d’énergéticien décarboné, sans référence aucune à sa mission nationale au service des attentes de la société française qui la possède ! C’est ADP qui rappelle son métier d’accueil aéroportuaire et ses engagements vertueux, sans mettre en avant vraiment sa fonction au service du développement français (privatisation oblige) ! C’est la FDJ qui réaffirme son métier avec des engagements éthiques très forts, sans nous dire pourquoi et pour qui il faut une industrie du jeu ! Mais c’est surtout Sanofi qui a gravé dans le marbre sa mission de « santé pour tous » et qui se fait prendre au piège d’un contrat, symbolique s’il en est, qui privilégie les pays payeurs sur ceux qui ne peuvent s’offrir le vaccin anti-corona… La « raison d’être » serait-elle devenue la dernière invention de justification verbale de projets d’entreprise qui sont d’abord et avant tout dans la logique de résultat financier du monde d’avant ? C’est ce que pense l’opinion au vu des attentes sociétales montantes et des insatisfactions ressenties en ces temps chaotiques !

A décharge des entreprises, la loi Pacte n’a pas défini le pourquoi et le comment de la « raison d’être » ; l’article 1835 du Code Civil règle le problème de l’ABS parfois associé aux démarches RSE par les activistes, pas plus. Et le gouvernement, comme les dirigeants, ayant à l’esprit une RSE réduite à de grandes déclarations et de petites actions, n’ont pas perçu ce risque de perte de crédibilité qui grandit et qui va disqualifier toutes leurs envolées. Dans le moment historique très crucial que nous vivons, certaines entreprises pensent qu’un peu de générosité suffit, redonnant au mécénat un lustre perdu. Elles ne voient pas que la prise de pouvoir par la Société et son bras qu’est l’Etat, au détour d’une priorité totale accordée à la santé publique, confrontés à des risques collectifs « vitaux » auxquels elles sont associées, balaye l’idéologie du progrès pour le progrès, de l’argent pour l’argent, de la croissance pour la croissance qui a mené le monde là où il en est, depuis trente ans et plus. A quoi elles doivent répondre clairement.

La « raison d’être » serait-elle devenue la dernière invention de justification verbale de projets d’entreprise qui sont d’abord et avant tout dans la logique de résultat financier du monde d’avant ?

La sous-estimation du contexte géopolitique d’une part, et le refus de la remise en cause des objectifs,  d’autre part, peuvent enclencher la déconsidération des démarches RSE, surtout si leurs responsables continuent dans l’autosatisfaction et les propos lénifiants, sans voir ce qui se joue en ce moment, à savoir la capacité des modèles d’entreprise à rentrer dans la réponse aux questions fondamentales de la Société (aujourd’hui l’emploi, les revenus, le climat, la fiscalité, l’éthique, et désormais aussi l’utilité sociale…). La sortie de crise passera par des « accords de transformation », selon l’excellente formulation de Raymond Soubie, permettant de renégocier les termes de la création mais aussi de la répartition de la valeur, pour redonner confiance et envie à tous de s’engager à fond dans la relance. Avec la perspective sociale inquiétante qui est celle de tous les pays touchés, mais aussi les défis de « rénovation de l’offre » qui sont attendus à cette occasion et qu’il faut enclencher maintenant, qui ne voit qu’on a besoin d’une créativité collective et d’efforts partagés, hors de quoi il faudra perpétuer le tirage sans fin des liquidités auprès de la BCE jusqu’à ce que la corde se tende…

On retiendra de l’affaire Sanofi que la Société n’a plus et n’a pas accepté qu’on privilégie la perspective financière sur la solidarité collective. De même que des investisseurs institutionnels chez Total et Exxon n’acceptent plus de financer le réchauffement climatique ; de même que l’Assurance est mise au défi de penser les risques à venir ou imprévus et pas seulement de se retrancher derrière ses contrats passés… Heureusement, Emmanuel Faber propose aux actionnaires de Danone de s’associer à sa transformation durable d’une façon très engageante, sur l’offre, la dimension sociale ou l’impact climat. Il ne faudrait pas qu’il soit l’exception et que le reste du business pense que « hors l’Etat, point de salut ».

« La Grande Transformation » pour reprendre le formidable traité de Polanyi, met toutes les gouvernances d’entreprise devant leurs responsabilités : elles doivent cesser de considérer la RSE comme une technique de management qui met de l’huile dans les rouages et se demander enfin à qui l’entreprise doit servir, comment elle peut le faire le mieux, et en conséquence comment elle peut négocier avec toutes ses parties prenantes, le temps, l’argent, l’engagement dont elle a besoin pour réussir dans sa mission productive et collective à la fois.  Le concept Proctérien fondamental de « la valeur partagée » devient désormais celui de « la valeur négociée ». Si la Raison d’Être a un sens, elle le trouvera en se dotant d’un tableau de bord de l’engagement de la gouvernance à servir le projet collectif. Comme le dit si bien Robert Eccles (Harvard Business School) dans son dernier article de la HBR, partageant ces interrogations sur la mode des « purpose companies » : “The question, therefore, is not whether there is a sensible way to make purpose meaningful, it is whether the powerful players that dominate corporate governance will come together to make it happen”(« La question n’est donc pas de savoir s’il existe une manière judicieuse de donner un sens à la finalité de l’entreprise, mais si les acteurs puissants aux commandes de la gouvernance d’entreprise se réuniront pour le réaliser »).

Nous avons mis en débat avec des acteurs engagés en France et en Europe, dont la communauté des Managers Responsables (MR21) une « modélisation d’un fonctionnement durable de l’entreprise ». Consultez le rapport de proposition « pour une entreprise européenne durable » mis en débat par Eco-Learn en vue de porter une initiative des acteurs engagés en faveur d’une transformation durable des modèles d’entreprises.

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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