E C O - L E A R N

Chroniques de l’impatience

L’ACTUALITÉ MENSUELLE D’UN MONDE (PEU) DURABLE

Patrick d’Humières

LA RECONSTRUCTION POST-CORONAVIRUS, BÊTA TEST POUR UN MODELE DURABLE.

Côté causes, le séisme sanitaire historique que nous affrontons, courageusement, a quelques liens évidents avec le chaos ambiant qui mène le monde hors d’un sentier durable, depuis quelques années : une biodiversité à l’abandon et surtout un désarmement sur les investissements de santé, à l’égard des populations pauvres et nombreuses particulièrement. Nous avons fragilisé nos défenses, laissé courir une défiance vis-à-vis de la science et surtout nous avons laissé filer les mécanismes de gouvernance collective.
Mais regardons maintenant côté solutions. Qu’est-ce que le modèle durable, ce concept fondateur posé à Rio, étouffé par la « surfinanciarisation » du système, relancé à Paris en 2015 et disposant désormais d’une vision mondiale claire avec ses 17 objectifs ratifiés par les Nations Unies, peut  nous apporter ? Peut-il nous fournir des leviers de solutions pour reconstruire l’économie mondiale à terre ? Faut-il tout miser sur la création monétaire des Banques Centrales, sur la distribution keynésienne à tout crin pour les entreprises et les ménages et se dire que tant que la croissance quantitative du PIB ne retrouvera pas un rythme de plus de 1% au moins, aucune inflexion au modèle de production et de consommation n’est recevable, qu’il s’agisse des voyages sous les tropiques ou des délocalisations au Bengladesh ?
La durabilité doit-elle rester une homéopathie dans un corps économique drogué à la création de valeur financière, revenant à quelques pour cent de ceux qui ont accumulé les capitaux, sans payer le carbone qui s’accumule au-dessus de nos têtes, tout en faisant du ruissellement la seule justification du modèle post-industriel ?
La première réponse à ce questionnement largement partagé par les milieux économiques, relève des valeurs et de l’ordre anthropologique : de la Chine à l’Europe, les premiers pays touchés ont considéré que la vie à sauver était plus importante que l’économie à préserver ; les pays protestants et individualistes n’ont-ils pas dû se résoudre à cet arbitrage à leur tour ?  La résilience des sociétés humaines mise à l’épreuve, induit déjà une vague d’opinion pour que les erreurs de précaution soient sanctionnées et qu’on répare des systèmes politiques trop peu inclusifs. D’autres argumentent, au nom du réalisme gestionnaire, que le moment n’est pas à faire la fine bouche sur le taux de CO2 des transports,  à sortir les bouteilles en plastique ou supprimer des dividendes aux actionnaires qui ont aussi leurs fins de mois… « le durable » ne serait-il réservé qu’aux temps de prospérité ? C’est un sujet de longue haleine dont il faudra reparler après « le jour d’après », comme on l’a toujours reporté jusqu’ici !

Le contre-modèle que « le durable » porte, repose sur 5 leviers : financement des communs, technologies d’optimisation, lutte contre les gaspillages, échange avec les populations peu solvables et, enfin et surtout, mécanismes de décisions collectives.

Ce serait une erreur historique plus grave que l’imprévision sanitaire car ressortant du déni, de passer à côté de l’opportunité que nous avons de reconstruire sur d’autres base le rapport de l’économie à la Société, considérant que la finalité est la Société et non le bas de bilan des entreprises. « Le durable » n’est pas un contre-modèle mais une réponse d’amélioration substantielle de l’économie de marché, pour poursuive sa mission en faveur de la prospérité dans des conditions qui la gouvernent autrement.
Notre affolement légitime ne peut plus faire l’impasse sur les valeurs de fond que le confinement généralisé a conforté : une mobilité plus raisonnée selon ses impacts, une consommation plus locale et sobre qu’impulsive, un travail qui porte des solidarités et une aversion au risque justifiée lorsqu’elle est associée aux comportements incontrôlés de tous les commerces modernes qu’on laisse prospérer.
Si on en croît l’un de nos meilleurs oracles économiques, Patrick Artus, cette crise sonne bien le glas du « néo-libéralisme », qui portera le chapeau de la croissance débridée et restera le bouc émissaire historique de l’impasse actuelle. Ce diagnostic critique de « l’économie d’avant » est aussi le sous-jacent de la nouvelle doctrine du WEF (« Davos Manifesto ») et à l’origine des cadres régulateurs qui se multiplient dans les pays occidentaux, imposant plus de transparence et de diversité dans la gouvernance, une vigilance sur la chaîne de valeur, l’économie circulaire et les normes de protection des consommateurs, jusqu’à l’audacieuse « taxonomie » européenne qui dit désormais aux investisseurs quelles sont « les activités durables ou non durables » dans lesquelles ils doivent aller, pour bénéficier notamment des mannes de la BEI et de fonds souverains. De fait, sans les Etats et l’argent public, que se passerait-il aujourd’hui ? Les pays fortement régulés ne sont-ils pas les premiers sauvés ?
Le modèle stabilisateur que  porte « le durable », repose sur 5 leviers dont on voit qu’ils sont aussi des remèdes toniques vers une autre reprise. Il y a d’abord, le financement des communs, dont la santé, l’environnement, l’éducation, la bonne gouvernance… vers lesquels il faut réallouer la richesse créée pour reprendre la pente décrite par Jean Tirole comme le défi du siècle, à savoir « l’économie du bien commun ». Il y a les technologies d’optimisation et les collaborations scientifiques et techniques qui permettent de partager plus et plus vite l’intelligence collective ; il y a ensuite la lutte contre les gaspillages qui détournent la ressource rare des besoins du plus grand nombre ; il y a la capacité à s’adresser aux populations peu solvables pour les faire accéder au développement et enfin et surtout la recherche de mécanismes de décisions collectives à la source de la confiance dont les organisations ont grand besoin.
Ces cinq vertus du modèle durable sont capables de motiver des populations qui ont besoin pour rattraper le temps et l’argent perdus de savoir qu’on corrigera les facteurs de risque annonciateurs d’autres crises déjà visibles. Les démarches de solidarité qui sont apparues plaident pour le renforcement des démocraties, plus capables que d’autres de proposer un projet, à condition qu’elles prennent le leadership d’une reconstruction collective qui tire la leçon de leur perte d’autorité passée en laissant faire une mondialisation excessive et indisciplinée dont les catégories déclassées ont fait les frais et l’acceptent de moins en moins.
« Le modèle durable » peut être le projet de la reconstruction, à condition que l’Etat tienne le cap des règles du jeu de la transformation inévitable et dessine une perspective collective dont les exigences particulières sont bien partagées ; il faut surtout qu’il dépasse les politiques budgétaires et qu’il s’incarne dans la machine micro-économique à travers une vision entrepreneuriale qui fait de la durabilité, bien au-delà de la RSE passée, le cadre d’action des dirigeants volontaires, reconnus pour leur engagement en termes d’utilité sociale et leurs résultats économiques à la fois. Il y a au moins quatre façons très nouvelles de promouvoir ce modèle : d’abord faire du « contrat de progrès durable » la base de la relation publique-privée qui accompagnera le soutien aux entreprises ; ensuite, entrer dans une logique qui favorise les entreprises les plus engagées en faveur du climat, de la durabilité de leur offre, de l’emploi et de l’employabilité, de l’inclusion et du juste partage de la valeur, démarches désormais lisibles à travers les rapports de performance extra-financières, de façon à intégrer ces éléments à terme dans la fiscalité, au titre des services rendus à la collectivité ; est-il normal de fiscaliser de la même façon une firme qui se comporte comme dans un comptoir et une autre qui s’investit dans le progrès de ses communautés ?
Enfin, c’est le moment de porter au niveau européen, un statut de l’entreprise européenne durable, s’inscrivant dans ce modèle qui va de l’économie circulaire à la gouvernance climat, dans le champ des activités classées durables par l’UE ; il est temps d’imposer à tout agent économique en Europe de publier sa performance extra-financière sur un site qui en rend compte de façon lisible pour le public et qui permet à un « point de contact européen » d’en suivre la conformité à nos exigences de droit et au Green Deal, sur toute la chaîne de valeur mondiale où il agit. Nous relançons ce projet de « passeport durable d’entreprise » évoqué pendant la campagne électorale européenne qui rejoint la nécessaire taxe carbone aux frontières.
C’est bien le moment d’envoyer plus loin le signal politique, posé dans la Loi Pacte qui fixe la double vocation économique et durable de l’entreprise, selon lequel une entreprise en Europe doit se développer pour la Société autant que pour ses investisseurs, son personnel et ses clients. Cet équilibre a été posé par nombre d’économistes comme une clé de succès des entreprises et il est attendu par les générations nouvelles comme la justification de leur engagement professionnel.
Etant entendu que le modèle chinois continuera sur sa lancée matérialiste autoritaire, que le modèle américain en rajoutera dans la sienne débridée et repliée, que les émergents sont dans le sauve-qui-peut, l’Europe porte un nouveau modèle mais encore doit-il le démontrer pour entraîner les autres. Ce changement de modèle par le contrat et « les guidelines de valeur globale durable » affichés, pour réinvestir sur les biens communs, est à portée de main. Marc Carney n’avait-il pas parlé d’un « risque de banqueroute » à propos des entreprises financières si elles ne se mobilisaient pas sur le climat ?
S’il est une conclusion que cette crise inspire pour « le jour d’après », c’est bien que nos Sociétés n’accepteront pas des milliers de morts, des restrictions très grandes aux libertés et une mise à terre de leur prospérité matérielle, pour que rapidement se reconstituent des trésors de guerre et des démarches de prédation, sans que l’Etat ne dise désormais ce qu’il accepte et n’accepte pas. L’aide publique induira la formalisation d’un modèle que la Société conditionnera à la réalité de la durabilité des groupes bénéficiaires. Si on ne prend pas ce tournant, la crise sanitaire peut être l’antichambre d’une crise de la démocratie, comme on l’a déjà connue ; la démocratie appelle inévitablement les agents économiques à s’inscrire dans cet intérêt public qui s’impose à nous violemment, si nous voulons sortir plus fort de cette crise, collectivement et en Europe d’abord.

Nous avons mis en débat avec des acteurs engagés en France et en Europe, dont la communauté des Managers Responsables (MR21) cette « modélisation d’un fonctionnement durable de l’entreprise ». Consultez le
rapport de proposition « pour une entreprise européenne durable » mis en débat par Eco-Learn en vue de porter une initiative des acteurs engagés en faveur d’une transformation durable des modèles d’entreprises.

 

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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