E C O - L E A R N

Chroniques de l’impatience

L’ACTUALITÉ MENSUELLE D’UN MONDE (PEU) DURABLE

Patrick d’Humières

LE TEMPS DU « NOUS » EST DE RETOUR. La crise fait rentrer par la fenêtre un enjeu de gouvernance collective que les idéologies rejetaient en bloc.

La peur, le repli, la précaution et l’obsession sanitaire qui nous accaparent désormais doivent-ils chasser de nos pensées et de nos projets le rendez-vous des hommes avec la durabilité de leur modèle économique ? Comme on le vit, forcé et contraint, cette durabilité n’est pas acquise, en dépit d’une idéologie prométhéenne qui se refusait à imaginer un tel scénario de paralysie ; crise systémique ou crise spécifique, la discussion s’engage ! 
Attendons de sortir de cette épreuve, plus solidaires et plus réalistes, et chacun aura le loisir de faire dire au coronavirus tout ce qu’il veut y attacher à sa vision du monde ; au-delà des leçons évidentes sur la primauté de la santé et du système de soins, sur l’anticipation des crises dans nos sociétés individualistes et libertaires et sur le savoir-faire collectif à les gérer vite, nous sommes confrontés à ce que Marcel Gauchet appelle « la cohérence collective opposée à l’émiettement social » qu’il faut « remettre au poste de commandement » !
De fait, il n’est jamais trop tôt pour commencer une analyse du temps présent, comme ces prisonniers qui ruminent sur le pourquoi de leur faute aux premiers jours de leur détention, avant d’organiser leur vie nouvelle sous la contrainte, alors qu’ils ont été prévenus et sermonnés des années durant. Notre contrainte à nous s’appelle la maîtrise de la température de notre atmosphère, la qualité de l’air et l’accès à l’eau, la préservation du vivant au sens large, à travers un écosystème que nous avons pris en otage.

 

La réaction à l’épidémie de nos sociétés européennes, en panique mais solidaires, blessées sans avoir rien vu venir, démontre que notre volonté de résilience est la plus forte.

Mais c’est tout autant la contrainte historique de l’équilibre social et matériel des sociétés humaines, mues depuis toujours par la précarité du lendemain et le refus des injustices. Sa dynamique conditionne inexorablement le rapport des hommes entre eux, c’est-à-dire la paix et la capacité à créer plutôt qu’à combattre. Sachant qu’1% des acteurs a capté 30% de la valeur créée depuis trente ans, on ne pourra pas revenir à la spirale de précarité pour traiter la dette et conforter les rentes excessives issues de l’économie financière.
De fait, à force de croire que l’Histoire est simple et linéaire et que l’universel n’est plus notre sujet, on laisse filer l’Afrique vers l’implosion, on ne dit rien aux Anglo-Saxons qui misent tout sur les ghettos de riches et on minaude avec les démocraties pétrolières qui financent la déstabilisation autour d’elles. Cela fait près d’un demi-siècle maintenant, depuis le Sommet de Rio principalement, que l’on répète que l’accumulation pour l’accumulation ne peut tenir lieu de doctrine permanente et universelle, sauf à servir une stratégie impériale au nom de sa promesse de prospérité, à savoir 2 voitures par foyer, l’avion à volonté et le hamburger pour tous. Si les démocraties n’ont pas d’autre message, elles s’abandonnent aux religions ou aux grandes marques pour façonner nos rêves. Cherchez l’erreur. L’élection américaine sera sur ce point un test majeur sur le choix de modèle de « l’Occident » !
Pendant ce temps perdu, les manifestes radicaux et les postures de rupture s’amplifient. En dépit d’une communauté scientifique qui s’énerve, d’une violence politique qui se peint en vert, de générations nouvelles qui se rebellent et de lanceurs d’alerte qui se sacrifient, on n’arrive pas à sortir de l’addiction au pétrole, au plastique, à la spéculation et aux logiques de marché sans règles, tant nous croyons y gagner une vie heureuse et sans limite. Le développement durable a été posé à Rio comme une gestion concordante et simultanée des impératifs sociaux, environnementaux et sociétaux. Ce concept génial est tellement simple et nouveau dans l’Histoire qu’il est incompris et refusé encore par la plupart des élites et des acteurs économiques, se racontant à eux-mêmes le bienfait d’une civilisation dont la richesse peut aller jusqu’au ciel. Or, depuis vingt ans, nous avons tous les signaux à l’orange et au rouge.
La réaction à l’épidémie de nos sociétés européennes, en panique mais solidaires, blessées sans avoir rien vu venir, démontre que notre volonté de résilience est la plus forte. Des comportements citoyens au Green Deal, notre corps social se soigne et appelle les systèmes à plus d’efficacité sociale et d’équité dans les décisions, quitte à abaisser le PIB, à augmenter les dettes et à tordre quelques libertés irresponsables de rouler en Porsche ou de chauffer les terrasses des cafés. La remontée du collectif se fait dans la douleur.
Comme on ne supporte plus de voir depuis nos plages les radeaux de déchets qui empêchent les enfants de s’ébrouer, symbole de notre inconscience individuelle, économique et politique, on est arrivé au bout du discours du « je » peux tout, sais tout et veux tout. Il faut vite remettre la gouvernance collective au centre de l’économie de marché, de la mondialisation et de la société de consommation. C’était déjà le débat Illich versus Marcuse d’il y a trente ans. Mais on n’avait pas voté à l’époque les Objectifs du Développement Durable, ni posé l’Accord de Paris, ni admis qu’une démocratie participative était devenue indispensable et réalisé que les réseaux sociaux sans éthique avaient autant d’inconvénients que d’avantages.
Nous allons beaucoup apprendre de ce temps de guerre. Qu’il soit l’occasion d’accélérer le passage du modèle emballé au modèle maîtrisé, « durable » à travers ses trois dimensions inséparables, pour apprendre à conjuguer partout performance économique, sociale et environnementale, à le vivre au quotidien, à le mettre au centre de l’entreprise*, à en faire le cadre de la décision publique. Le développement durable est la seule grande idée géopolitique qui ait émergé depuis la déclaration de San Francisco en 1946 qui a remis l’ONU en selle.
Depuis des années qu’on cherche à remettre de la gouvernance collective en économie de marché, on beaucoup de solutions sous le pied, des péréquations aux biens communs, des seuils de concentration à la co-régulation. Il faut là aussi faire davantage confiance aux scientifiques, davantage anticiper les risques et davantage innover dans les modes d’action, en considérant enfin qu’une décision qui n’est pas socialement légitime peut être économiquement inutile… La durabilité est la prochaine station avant la fin d’un voyage qui se sait sans horizon. Il nous faut choisir entre le confinement des continents ou « l’aurore de l’universel ».

*Consultez le rapport de proposition « pour une entreprise européenne durable » mis en débat par Eco-Learn en vue de porter une initiative des acteurs engagés en faveur d’une transformation durable des modèles d’entreprises.

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupélec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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