E C O - L E A R N

Chroniques de l’impatience

L’ACTUALITÉ MENSUELLE D’UN MONDE (PEU) DURABLE

Patrick d’Humières

En ce début mars 2020… LE MONDE N’EST PAS PRET… mais il se soigne !

La pandémie virale nous prend tous de cours… comme les autres conséquences d’un monde prométhéen qui attend que la température monte pour se préoccuper du climat et que la démographie croisse de façon exponentielle pour s’inquiéter du « triomphe de l’injustice » dénoncée par les deux économistes Saez et Zucman qui attestent des méfaits publics de l’évasion fiscale. 
Jamais une campagne électorale, depuis Roosevelt, n’avait posé aussi violemment les enjeux d’inégalité aux Etats-Unis. Comme jamais aussi la pression n’était montée contre le fondateur de Facebook qui dans le FT s’interroge, non sur la captation des données qui fonde son modèle, mais sur « l’inadaptation de la démocratie aux plateformes ». Et si le renversement des valeurs – les victimes sont culpabilisées et les prédateurs victimisées – caractérisait notre époque qui ne sait plus ce qu’est la démocratie, le progrès et la justice ! Chacun est trop occupé à se replier dans ses frontières pour préserver des situations qui ne satisfont vraiment personne mais qu’on pense partout menacées. De fait, on ne sait plus qui peut sauver les populations de la Syrie du Nord, qui peut inciter l’Algérie, la Guinée ou le Vénézuela à respecter les élections ou qui peut sortir l’Iran de l’impasse qui fait souffrir sa population ? Et si le sujet de la durabilité du monde était plus complexe que la puissance des dernières éoliennes et l’interdiction des sacs plastiques ?
Certes, dans ce monde en déréglement, les Bourses s’en tirent bien, la finance se verdit (le Crédit Mutuel bannit tout charbon de ses lignes d’investissement) et l’AIE nous annonce qu’on a probablement atteint le pic des émissions de CO2 l’année dernière. British Petroleum s’engage à la neutralité carbone en 2050, oui dans trente ans ; 10 % des fermes françaises sont désormais bio et on multiplie chez nous les eco-organismes, celui des mégots, du chewing-gum et des lingettes. La moitié de l’essence vendue incorpore de l’éthanol et Volkswagen intègre un militant écologiste pour lui servir de poil à gratter. Le sol se dérobe mais tous les vents ne sont donc pas mauvais ! 
On pourrait ajouter à ce regard en surface d’autres bonnes nouvelles : le gouvernement français mandate le conseil national du numérique pour devenir « la figure de proue du numérique responsable » en même temps que la Commission Européenne lance un plan pour que nos « data centers » deviennent neutres en carbone dès 2030. On renforce aussi la justice environnementale et on se préoccupe de la crédibilité des labels RSE et du bilan de Paris 2024. Ces bonnes dispositions n’empêcheront pas Aramco de faire sa campagne publicitaire mondiale sur le thème du développement durable –  imposture ou promesse ? – et les défaillances d’entreprises agro-alimentaires de s’accroître fortement, pour toutes celles qui n’ont pas vu venir les changements de mode de consommation à l’œuvre, conte les produits carnés et transformés. 
Comme toujours, si on regarde à la surface on se console, mais si on regarde en profondeur, on se désole. A moins qu’on décide de se mobiliser plus et mieux. Non pas dans le politiquement correct recommandé par The Economist qui nous dit qu’un bon patron aujourd’hui doit s’occuper d’écouter plus autour de lui et que son problème est de continuer à fumer le cigare dans son avion « sans se faire prendre », tout en satisfaisant ses actionnaires. Modèle Brexit contre modèle rhénan ? Ou plutôt modèle d’une démocratie qui doit sortir par le haut de sa crise d’efficacité contre modèle marchand qui cultive le « pourvou que ça doure » ! Le monde n’est pas prêt à gérer ses risques systémiques, dont acte. Les entreprises ne pourront pas éviter longtemps de choisir leur camp dans ces temps chaotiques*.
*NB : le 26 mars, EcoLearn traitera avec des dirigeants français et européens la question du « modèle de l’entreprise durable européenne », dans le cadre d’un colloque scientifique ouvert – inscription sur Eco-Learn.fr