E C O - L E A R N

Chroniques de l’impatience

L’ACTUALITÉ MENSUELLE D’UN MONDE (PEU) DURABLE

Patrick d’Humières

C’est parti ! ou presque…

Si le monde de demain se dessine sur les neiges de Davos, on peut dire qu’une page s’est tournée : celle de l’indifférence des puissants aux menaces qui pèsent sur leurs situations acquises. A quoi s’ajoutent de mois en mois les signaux angoissants de l’Organisation Méteorologique mondiale, les messages explicites, de ceux des ONG, comme AVAAZ qui exige à la une du FT que JP Morgan n’investisse plus dans le fossile, ou de firmes comme Orange – « parce que nous sommes puissants, nous devons être responsables » – ou comme EDF qui déclame que son « métier est de nous faire acheter moins d’énergie » ; dans ce concours de verdissement, la palme revient à Microsoft qui nous promet d’annuler la totalité de sa dette carbone d’ici la moitié du siècle. 
Cette conversion de ceux qui font l’économie du monde est encourageante mais elle ne converge pas avec les démarches des scientifiques qui demandent l’interdiction des produits altérant la vie cellulaire ou des organisations comme l’IPBES qui à la veille de la COP 15 sur la biodiversité réclame une sanctuarisation de 30% de l’espace planétaire dont 10% de zones intouchables ; on sait déjà que les pays concernés par les grands espaces forestiers ne l’entendent pas ainsi , que jamais les liquidités n’ont été plus investies dans les rachats d’actions ou les opérations de marché. Il va donc falloir vivre avec cet écartèlement croissant entre l’obsession des résultats boursiers que personne ne veut voir baisser et la quête de revenus à transférer, notamment au milliard de personnes qui reste dans la pauvreté et le chômage, dans un monde qui vieillit et s’automatise de plus en plus. Cette « grande transformation », comme l’a appelé le Comité 21 (en référence au livre de Karl Polony), suppose non des petites recettes créatives mais une modification très organisée des modèles de production et de consommation dans un cadre démocratique et négocié, au moment où les nôtres ne cessent de se communautariser et « de s’archipeliser ». Qui va s’en occuper ?

Si le mouvement durable gagne le monde dirigeant en ce début d’année, rien n’indique encore qu’il entraîne le système .

Cette tension est attisée par les juges qui arbitrent désormais en faveur de l’intérêt supérieur de la planète, comme vient de le faire le Conseil Constitutionnel français au détriment des industriels de l’agro-chimie et de la sacro-sainte liberté du commerce et de l’industrie qu’ils ont défendu bec et ongle jusqu’ici ; le parquet français ne va-t’il pas aussi se doter de juges spécialisés dans l’environnement et renforcer les réparations d’intérêt général ? Cette tension est aussi le fait de citoyens de plus en plus nombreux à faire des choix d’activité en dehors de l’économie dominante, grâce au digital, comme on l’a vu avec le succès de ChangeNow à Paris où fleurissaient les start-up de l’économie circulaire entre deux discours anti-systèmes. 
Cette nouvelle économie durable est encore marginale mais l’annonce d’un Toyota de doper toute son offre de services de mobilité, celle de l’aéronautique de miser sur le biokérosène et la hausse systématique des objectifs de tous les acteurs pionniers, de Kering à l’Oréal en passant par Solvay, dit bien que la compétition se joue là, dans la transformation des portefeuilles d’offre. C’est pourquoi les débats sur les labels et les contrôles vont bon train, à Bruxelles notamment, pour savoir qui demain sera le juge reconnu de la durabilité des produits, dont il faudra bien se doter pour installer les taxes carbone aux frontières ou moduler les fiscalités, comme le réclament les écologistes et les experts qui investissent les instances élues.
On comprend pourquoi la bataille se déplace désormais sur le terrain du lobbying – est-il égitime ou non ? – car il s’agit pour beaucoup de rééquilibrer l’influence des uns et des autres dans la décision politique, dans un contexte de grande incertitude scientifique. On l’a vu lors du vote de la loi anti-gaspillage et pour l’économie circulaire en France qui faute de consensus sur les financements joue d’abord sur les délais de transition. Idem pour la nouvelle programmation de l’énergie qui recule la fin du charbon, confirme la place de l’électricité dans le mix, décarbonée certes, alors que les Allemands viennent de s’engager à quitter l’énergie fossile en 2040 seulement. En attendant, l’Europe structure sa diplomatie climatique, avec la Pologne, on le notera, mais fait cavalier seule. 
Si le mouvement durable gagne le monde dirigeant en ce début d’année, rien n’indique encore qu’il entraîne le système, remis en cause par cet horizon nouveau : quelles sont les firmes qui pourront encore faire de la croissance à deux chiffres, performer en bourse, attirer les talents et sélectionner leurs risques, susciter des changements de paradigmes sectoriels, en procédant seulement par petites touches ? L’économiste Olivier Passet considère pour sa part que cette transformation écologique ne se fera pas sans chaos et qu’on ne saura allouer les énormes liquidités errantes en faveur d’un monde plus précautionneux sans que les banques centrales ne s’en mêlent. Changement par le haut, changement par le bas ? Quand les deux vont-ils se rejoindre ?

 

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale / Eco-Learn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupelec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 ».

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