E C O - L E A R N

« Le grand basculement », c’est maintenant !

On se souvient de la prédiction de notre meilleur expert de l’Afrique, Jean Michel Severino, qui prédisait à courte échéance « un grand basculement » de nature sociale, plus perturbateur encore des équilibres mondiaux que ne le serait l’inexorable réchauffement climatique à l’œuvre. Prévision d’autant plus pertinente aujourd’hui qu’elle touche aussi les économies développées qui ne savent pas adapter leur gestion démocratique aux tensions sur le partage, induites par la recherche d’une « transition juste » ; cette paralysie institutionnelle a pesé de toute son ombre inquiétante sur la COP 25. Tandis que l’Australie exploite plus que jamais son charbon mais ne sait pas arrêter l’incendie de ses forêts, pour ne pas parler des brûlis en Amazonie, en Malaisie, et dans les forêts primaires africaines, de COP en COP la planète voit l’iceberg du climat se rapprocher tandis que la musique continue sur le pont du Titanic, occupé par les pays du nord qui se croient à l’abri, se gardent de financer l’aide au sud et d’assumer un stock qui leur est dû. La conclusion de Madrid est celle qu’a laissé entendre Antonio Gutteres au nom des Nations Unies, selon lequel « il faut changer les modes de vie actuels pour permettre à la vie actuelle de se poursuivre.. » : les gouvernements impuissants, voire « défaitistes », passent le relais aux acteurs non-étatiques pour accomplir cette transformation à la base, faute de savoir la décider à la tête… 

Pour autant, le monde économique patine, même s’il multiplie les soutiens à « l’économie du bien commun » et s’efforce ici et là de faire monter au niveau des Boards les stratégies climat (cf. Afep, Ifa). Dans la série des petits pas qui font faire de grands sauts, on ne peut pas ne pas noter cette phrase du Haut Comité de la Gouvernance (Afep, Medef) qui  incite les entreprises à devenir des « actrices engagées dans les enjeux du développement durable reflétés dans leur politique de gouvernance », même si le Comité ne juge pas (encore) souhaitable d’inscrire la raison d’être dans les statuts. Les recommandations se multiplient mais les bilans et les Bourses, au mieux de leur forme ne traduisent pas une inflexion visible au détriment de l’économie fossile, si ce n’est dans le bilan d’Engie dont la traduction boursière, négative, en dit long sur la cécité des investisseurs traditionnels, alimentant une controverse sur la politique suivie, particulièrement exemplaire. Certes, Arcelor fait l’effort d’annoncer moins 30% d’émissions carbone pour 2030, tandis que Bayer dire vouloir atteindre la neutralité à cette date, doter son Board d’un comité parties prenantes et mieux rémunérer ses petits fermiers, comme pour faire oublier les procès Monsanto. La marine marchande et l’organisation de l’aviation civile promettent des innovations pour qu’on ne les taxe pas. Cela n’empêche pas les ONG de continuer à faire l’agenda, en s’attaquant aux leaders de la tech sur leurs conditions d’approvisionnement au cobalt au Congo ; et les Etats de réglementer partout l’usage du plastique, le mal aimé des matériaux qu’on ne sait pas récupérer autant qu’il le faudrait, avec ou sans consigne, surtout quand les dispositifs de tri plafonnent. Bataille homérique à l’Assemblée Nationale sur le sujet qu’on aurait aimé voir avancer de façon plus consensuelle et qui donne le dernier mot à la contrainte sur les producteurs, plus qu’à l’encouragement des citoyens et consommateurs. Il est vrai que si des déclarations d’amour à la Société sont publiées autour de raisons d’être générales, on cherche en vain les preuves que les entreprises en feront vraiment un outil de leur gouvernance, pour être sûr qu’elles veulent « servir le monde », comme les y invite le révolutionnaire Klaus Schwab dans son manifesto de Davos, qui adopte vingt ans après leur émergence les principes de la RSE..

La bonne nouvelle de cette actualité récente vient de Bruxelles où l’Europe, après que le Parlement ait voté l’urgence climatique, se dote d’une feuille de route incroyablement ambitieuse et opérationnelle pour verdir sa législation, son économie et son mode de vie.  Le compromis sur la taxinomie ouvre une autoroute aux investisseurs qui n’hésitent plus, du coup, à promouvoir à la radio l’investissement responsable. Le message de Madame Von Der Leyen est clair :

l’économie durable est le champ d’une nouvelle compétitivité qu’il faut savoir saisir, quitte à envisager l’arme suprême que constituerait une taxe carbone aux frontières.

Le « basculement » doit devenir industriel, de l’énergie à l’automobile en passant par l’agriculture, tous les modèles vont être révisés à l’aune de leur contribution à l’impératif de « neutralité climatique » ! Enfin un discours encourageant, qui l’emporte; La green economy est la dernière station avant le renoncement à la croissance, selon le dernier éditorial de J.Stiglitz (Les Echos) qui recommande « des investissements publics élevés, une réglementation solide, une tarification environnementale appropriée », le tout « en phase avec des efforts de plus grande justice sociale ». Et même si The Economist s’efforce de démontrer que les inégalités ne sont pas aussi fortes qu’on le prétend ( !), les gouvernements sont au pied du mur ; ils ne peuvent plus promettre « la globalisation heureuse », bien derrière nous ;  il leur reste à reconnaître qu’on ne reviendra plus vers des temps stables et prometteurs et que la prospérité est à ré-inventer et d’abord à re-penser. 2020 s’annonce un moment clé pour réussir ce basculement dans les têtes et pour s’engager pleinement dans « une économie durable » qui est notre nouvelle frontière à saisir avec réalisme.

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale/EcoLearn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupelec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 »

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Bonnes fêtes et construisons tous ensemble la nouvelle économie durable qui relèvera les défis collectifs du 21°siècle pour une planète engagée dans la prospérité écologique et juste.